Taïchi Chuan Cheng Man Ching
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Taïji Quan
Maître Cheng Man-Ch’ing — Le Maître aux Cinq Excellences
Né en 1901 à Wenzhou, dans la province du Zhejiang, sous la dynastie Qing, Cheng Man-Ch’ing (鄭曼青) grandit dans une Chine à la croisée de deux époques : celle des lettrés traditionnels et celle d’un monde moderne en plein bouleversement. Son père mourut alors qu’il était encore enfant ; c’est donc sa mère, femme cultivée et profondément attachée à la tradition, qui lui transmit les premiers fondements de la poésie et de la calligraphie. Doué d’une mémoire prodigieuse, le jeune Cheng pouvait, dit-on, apprendre un poème par cœur d’un seul coup d’œil.
Une chute accidentelle à neuf ans — une brique tombée d’un mur — le plongea dans le coma pendant deux jours et altéra durablement sa mémoire. L’épisode marqua profondément son esprit, l’orientant vers une quête intérieure de santé, d’harmonie et de compréhension du corps. Il se remit peu à peu grâce à un guérisseur qui utilisa des herbes médicinales, éveillant en lui un vif intérêt pour la médecine traditionnelle chinoise.
À dix ans, il étudia la peinture auprès du Professeur Wang Hsian Chan. Trop faible pour peindre lui-même, il observait en silence, broyant l’encre pendant des heures. Peu à peu, la pratique de la peinture devint pour lui un moyen de guérison. À quatorze ans, il gagnait déjà sa vie en peignant ; son talent exceptionnel lui valut le surnom de « Studio de la Glycine ».
Artiste accompli, Cheng Man-Ch’ing devint très tôt un lettré complet. Poète, calligraphe, peintre et graveur de sceaux, il incarna l’idéal du « Wu Yi Zhi Sheng » — le « Maître des Cinq Excellences ». À Pékin, il enseigna la poésie à l’Université de Yu Wen avant de devenir directeur du département de peinture chinoise à l’École d’Arts Plastiques de Shanghai. En 1930, il co-fonda le Collège de Culture et d’Art Chinois, dont il devint vice-président, promouvant une vision unifiée des arts : pour lui, la poésie, la calligraphie, la peinture et la littérature sont des expressions d’un même souffle, du Qi de la culture.
Le Médecin
Sa mère, fine connaisseuse des plantes médicinales, l’avait initié à la botanique et à la pharmacopée. Malade dans sa jeunesse, il découvrit la puissance thérapeutique des remèdes naturels. À vingt-cinq ans, il fit la rencontre décisive du Docteur Sung You-An, héritier d’une longue lignée médicale de la province d’Anhui. Leur relation fut exceptionnelle : le vieux maître, voyant en lui un esprit pur et pénétrant, lui transmit sans réserve le cœur secret de sa science.
Cheng Man-Ch’ing étudia jour et nuit les classiques médicaux de la dynastie Tang jusqu’à celle des Qing, approfondissant la médecine interne, la gynécologie, l’orthopédie et l’acupuncture. Il fonda plus tard, avec d’autres grands praticiens, l’Association Nationale de Médecine Chinoise, première du genre, destinée à préserver et moderniser la médecine traditionnelle face à l’occidentalisation rapide de la Chine.
Sa réputation de médecin humaniste se répandit dans tout le pays. Lors de la guerre sino-japonaise, il mit ses connaissances au service des soldats blessés et malades. En parallèle, il s’impliqua dans la vie politique et culturelle de son temps : en 1946, il siégea à l’Assemblée Nationale pour défendre la reconnaissance officielle de la médecine chinoise dans la Constitution de la République de Chine.
Le Maître de Taïchi Chuan
Affaibli par la tuberculose à vingt-sept ans, Cheng Man-Ch’ing entreprit l’étude du Taïchi Chuan auprès du légendaire Yang Chengfu (楊澄甫), petit-fils de Yang Luchan, fondateur du style Yang. L’enseignement de Yang Chengfu allait bouleverser sa vie. En un an seulement, grâce à sa concentration et à sa compréhension intuitive, il assimila les principes essentiels du Taïchi : la souplesse, la continuité, le relâchement, la transformation du dur en doux.
Un épisode célèbre lie à jamais les deux hommes : Madame Yang, gravement malade, fut soignée et guérie par les prescriptions du Professeur Cheng. Reconnaissant, Yang Chengfu lui transmit sans réserve les secrets de son art — y compris les aspects internes et l’épée, habituellement réservés aux héritiers familiaux.
En 1934, Cheng Man-Ch’ing rédigea la préface du grand ouvrage de son maître, Taijiquan Ti Yong Quan Shu (Le Livre de la Substance et des Applications du Taïchi Chuan). Il y affirmait déjà sa vision : un art au service de la santé, du développement personnel et de la paix intérieure.
Maître Cheng enseigna bientôt à l’Académie Militaire Centrale, l’équivalent chinois de West Point, où il forma les instructeurs militaires de tout le pays. En 1937, il créa la forme en 37 postures, simplification inspirée de la forme longue de 108 mouvements de Yang Chengfu. Son objectif : rendre le Taïchi accessible à tous, sans en trahir la profondeur. Cette forme condensée exprime l’essence du mouvement continu, du souffle fluide, de l’équilibre vivant entre ciel et terre.
Pour Cheng, le Taïchi Chuan est une médecine en mouvement : il l’avait expérimenté sur lui-même en se guérissant de sa tuberculose. Dans son livre Chengzi Taijiquan Shisan Pian (« Les Treize traités du Taïchi Chuan »), publié en 1950 à Taïwan, il écrit :
« Je veux non seulement contribuer au développement de la force de mon pays, mais aussi faire bénéficier à tout le genre humain des bienfaits du Taïchi Chuan. »
Les Trois Racines du Style Cheng
Le style de Cheng Man-Ch’ing, souvent considéré comme une branche du style Yang, s’enracine en réalité dans trois filiations complémentaires :
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Ye Dami (葉大密), son premier maître, médecin traditionnel spécialisé en Tuina et expert du Mian Quan et du Wudang Jian, qui lui transmit les bases du travail interne et de l’épée de Wudang.
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Yang Chengfu, son maître « officiel », de qui il reçut la structure, la forme et les principes de base du Taïchi.
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Zhang Qinlin (張欽霖), maître de la lignée interne du style Yang, auprès de qui Cheng Man-Ch’ing approfondit les méthodes secrètes de Neigong et les principes taoïstes transmis par le patriarche Zuo Laifeng (左一峰).
De ces trois sources naquit un style unique : le Cheng Zi Taïchi Chuan, où le relâchement (song 松), la descente du Qi vers le dantian et la tranquillité intérieure priment sur la démonstration martiale. Pour Cheng, la finalité n’était pas la victoire sur autrui, mais la transformation de soi.
Il développa un ensemble d’exercices internes issus du Neigong de Zuo Laifeng — parfois appelé Neigong des cinq animaux — qui, selon lui, permettait de distinguer la force musculaire (li) de la force intérieure (jing).
L’Esprit de sa Pratique
Le style Cheng se reconnaît par ses postures hautes, sa verticalité, sa douceur et la fluidité ininterrompue du mouvement — ce qu’il appelait « nager dans l’air ». La pratique repose sur trois piliers :
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La forme en 37 postures ;
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Le Tuishou
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L’épée (Jian) — dont il conserva les influences du Wudang Jian de Ye Dami, y ajoutant le Tuijian, un travail à l’épée à deux, subtil et ludique.
Ses principes sont clairement énoncés dans ses Douze Préceptes, équivalents aux Dix Principes de Yang Chengfu. Ils visent tous à purifier le corps et l’esprit : se relâcher, s’enraciner, se centrer, se vider, respirer naturellement, unir intention et mouvement.
L’Exil, la Transmission et l’Héritage
En 1949, Cheng Man-Ch’ing quitta la Chine continentale pour s’établir à Taïwan, où il fonda la Shr Zhong Taiji Xue She — la « Société du Juste Rythme ». Il y forma plusieurs disciples importants, dont certains deviendront les piliers des trois grandes branches actuelles : Taïwan, Asie du Sud-Est, et États-Unis.
En 1964, il fut invité à New York par les Nations Unies pour une démonstration restée célèbre, avant d’y fonder en 1965 la Shr Jung Tai Chi School, ouverte à tous les publics. Il devint l’un des tout premiers maîtres chinois à enseigner le Taïchi à des Occidentaux, posant les bases de la diffusion mondiale du style.
Son second grand ouvrage, Chengzi Taijiquan Zixiu Xinfa (1966), proposait une méthode d’auto-apprentissage claire et accessible. L’enseignement du Maître s’étendit ensuite aux États-Unis, en Europe et dans toute l’Asie.
À plus de soixante ans, il se laissa pousser la barbe et prit le nom poétique de « Man Jan » — « l’Homme aux Favoris ». Ses proches l’appelaient aussi « l’Hôte de la Tour du Long Soir », car il étudiait souvent jusqu’à l’aube.
La Fin d’une Vie, le Début d’une Légende
En 1974, il retourna à Taïwan pour achever son grand commentaire du Yi Jing (Yi Chuan), œuvre monumentale de plus de 100 000 caractères. À la relecture des épreuves, il confia :
« Si je dois mourir, je n’aurai aucun regret. »
Le 26 mars 1975, il s’éteignit paisiblement à son bureau, la tête posée sur ses bras, dans sa soixante-quinzième année. Le président de la République de Chine, Yen Chia-Kan, lui rendit hommage en ces mots :
« Je n’aurais jamais pensé que le premier discours d’hommage que j’aurais à écrire serait pour un vieil ami. »
L’Homme et l’Essence
Gentleman cultivé, intègre et d’une grande humilité, Cheng Man-Ch’ing incarnait la synthèse rare entre le savant, l’artiste et le sage. Calligraphe raffiné, poète inspiré, médecin compatissant et maître de Taïchi d’exception, il voyait dans ces arts des perles enfilées sur un même fil : le Tao.
Son héritage se perpétue aujourd’hui dans trois grandes lignées : la branche taïwanaise, la branche malaisienne (Huang Sheng Shyan) et la branche américaine (William C. Chen, Ben Lo, Ken Van Sickle…). Chacune exprime une facette différente de son enseignement, mais tous conservent la rigueur du relâchement, la clarté du mouvement et la sincérité du cœur.
« Pour apprendre le Taïchi Chuan, disait-il, il faut investir dans la perte. »
À travers lui, le Taïchi devint plus qu’un art martial : un chemin vers la paix intérieure et l’unité du corps et de l’esprit.
Son œuvre relie les siècles : entre les maîtres de jadis et les chercheurs d’aujourd’hui, entre la Chine des lettrés et le monde moderne, entre le geste et la sagesse.
Ke Qi Hua – Ecole Li Zhong
Chen Chisong – Ecole Wuli
Bai He Quan
Xie Zhong Quan (image à trouver)
Maître Huang Sheng Shyan
Né en 1910 dans le comté de Minhou, dans la province du Fujian en Chine, Huang Sheng-shyan grandit dans un environnement profondément imprégné de culture chinoise traditionnelle et d’arts martiaux. Très jeune, il manifeste un goût prononcé pour la pratique physique et la recherche intérieure. À l’âge de quatorze ans, il commence son apprentissage auprès du grand maître Xie Zhongxian (谢宗祥), figure éminente du style Bai He Quan — la « Grue Blanche du Fujian ». Cet art martial, à la fois fluide et explosif, marquera profondément la base de son développement corporel et énergétique.
Sous la direction de Xie Zhongxian, le jeune Huang s’imprègne des fondements du Neigong (travail interne), de la respiration, du relâchement et du contrôle du centre. Il étudie également d’autres formes de boxes traditionnelles, notamment la boxe des dix-huit Luohan (十八罗汉拳, Luohan Quan), et développe une compréhension fine du lien entre force structurelle et énergie intérieure. Selon certaines sources, il aurait également servi dans des unités de résistance pendant la guerre sino-japonaise, expérience qui renforça son exigence morale et sa discipline martiale.
À la fin des années 1940, alors que la guerre civile chinoise s’intensifie, Huang quitte le continent et s’installe à Taïwan, comme de nombreux maîtres de l’époque. C’est là qu’il rencontre celui qui deviendra son guide spirituel et martial : Maître Cheng Man-Ch’ing (郑曼青), disciple direct du légendaire Yang Chengfu. Fasciné par la douceur, la précision et la puissance invisible du Taijiquan de Cheng, Huang devient son élève et se consacre entièrement à cet art. Il y découvre un travail intérieur d’une profondeur inédite, un art où la souplesse vainc la dureté, où le vide triomphe du plein.
Durant ses années d’apprentissage à Taïwan, il se distingue par une compréhension exceptionnelle des principes internes du Taiji. Cheng Man-Ch’ing le considère comme l’un de ses disciples les plus accomplis et l’encourage à transmettre l’enseignement au-delà des frontières chinoises. Fidèle à cette mission, Huang quitte Taïwan en 1956 pour s’installer à Singapour, puis quelques années plus tard en Malaisie, où il fonde les premières écoles de Taijiquan de style Cheng Man-Ch’ing.
À partir des années 1960, son enseignement se répand dans toute l’Asie du Sud-Est. Il crée plus de quarante écoles et forme des milliers d’élèves à Kuching, Kuala Lumpur, Penang, Sabah et dans d’autres régions. Son style, fondé sur une recherche constante du Song (松) — le relâchement profond —, attire de nombreux pratiquants venant de divers horizons martiaux. Son enseignement repose sur cinq exercices fondamentaux qu’il appelle les « Song Shen Wu Fa » (松身五法), ou « Cinq méthodes de relâchement du corps ». Ces pratiques visent à éveiller la conscience corporelle, la stabilité du centre, la détente active et la circulation harmonieuse de l’énergie interne.
Huang Sheng-shyan n’était pas seulement un enseignant respecté : il était également un pratiquant d’une puissance remarquable. Un épisode célèbre, rapporté à Kuching dans les années 1960, relate qu’à plus de soixante ans, il affronta un champion asiatique de lutte, Liao Kuang-cheng, lors d’un événement de charité. En vingt-six échanges, Huang parvint à projeter son adversaire sans être une seule fois renversé, démontrant la supériorité du relâchement, de la structure et de la compréhension des principes internes du Taiji sur la force physique brute.
Sa pédagogie, empreinte d’humilité et de rigueur, insistait toujours sur la transformation intérieure. « Le Taiji n’est pas un art de combat pour se vanter », répétait-il, « mais une voie de connaissance de soi et d’harmonisation avec le Dao ». À travers le relâchement, il enseignait à ses élèves à trouver la vraie force — celle qui ne s’oppose pas, mais qui accueille et redirige.
Au fil des années, Huang forme plusieurs générations d’élèves, parmi lesquels certains deviendront eux-mêmes des maîtres reconnus : Patrick Kelly, Dr Lim Kee Siew, Sim Poey Chiang, Wu Tiang Choon, Teh Yin Yin, Tan Chin Ngee, et bien d’autres. Il veille à préserver un esprit de fraternité dans sa lignée et met en garde contre toute revendication d’exclusivité ou de hiérarchie fermée : pour lui, la famille du Taiji devait rester une et indivisible.
Maître Huang Sheng-shyan s’éteint en décembre 1992, laissant derrière lui un héritage immense. Son nom demeure associé à la synthèse subtile entre les arts externes et internes, entre la force du corps et la légèreté de l’esprit. Il a su faire du Taijiquan non seulement un art martial d’une redoutable efficacité, mais aussi un chemin de transformation humaine.
Aujourd’hui encore, son enseignement perdure à travers le monde, transmis par ses disciples et leurs élèves. Ses écrits, ses démonstrations et ses paroles continuent d’inspirer des générations de pratiquants. Huang Sheng-shyan incarne cette voie rare où la pratique du corps devient méditation, où la détente devient puissance, et où l’art du Taiji devient un art de vivre.
Patrick Kelly
Marc Mazalairas
Lau Kung King – Ecole King Taïji